ACICULARIS

Sur une vieille branche dénudée, semblable au bras malingre d’un paralytique, un jeune bourgeon point timidement, sorte d’herpès verdâtre sur une peau rugueuse, sa progression est cruellement inhibée par ces dernières gelées. La journée déploie de puissants rayons réchauffant fermement l’air printanier. Celui-ci profite à la pousse qui en peu de jours débourre, offrant à la vue des plus attentifs des prémices d’ombrages estivaux. De ce grotesque cocon se tient avec majesté sur une fragile tige. Il arbore une couleur vive et éphémère, constituant infime de la robe du séculaire végétal ligneux. La feuille parade. Sa forme plane, emplie de chlorophylle, balance avec négligence sous les affres du vent qui ternit lentement ce vert chatoyant. À peine née, la voici déjà blême et vieillie. La robe à laquelle elle appartient se mue progressivement en linceul inquiétant, présage de sa proche décadence. Cette tige, jadis porteuse de vie, se métamorphose ainsi en fétu. Le ballottement devient vacillement. Le mince rattachement ne résiste pas à cette faible rafale, qui plonge la feuille dans les airs. Lente chute de l’organisme éphémère. Ainsi s’engage sa lente tombée vers le néant, seulement annoncée par un faible craquement.

Sous un pneu, le végétal nécrosé, aspiré, effectue un dernier tour. Sur sa fragile texture comprimée se dessinent les larges sculptures de la gomme. Avant même sa réception, la voilà suppliciée par un mouvement circulaire. Il s’agit d’une roue, d’un véhicule, type berline, qui s’élance avec modération au sein d’une des multiples ramifications du cœur de l’agglomération. Suivie de trop près par un utilitaire. Un feu de signalisation les contraint de s’arrêter, le pare-chocs de l’artisan en profite pour caresser lubriquement celui du véhicule précédent. Le changement de couleur autorise de nouveau la circulation.

Soudain, une assourdissante pétarade s’élance à toute trombe du carrefour sectionnant l’artère routière. C’est une détonation de tôle accompagnée d’un tintement de verre qui met fin à ce vacarme, suivi de plusieurs crissements de pneus. Un instant d’immobilité offre un furtif répit à cette rue rarement tranquille. Des faciès hébétés tentent de part et d’autre de trouver une explication rationnelle à ce désordre. Désordre de tôle, désordre de corps, désordre humain. Sur le capot de la berline, sérieusement enfoncée sur le côté gauche, gît une carcasse s’apparentant à un scooter. À seulement quelques mètres, le motard est lamentablement étalé sur le bitume. Au milieu de la voie carrossable, une voiture stationne maladroitement en travers.

La seconde de silence prend fin à l’instant même où les cordes vocales de l’homme casqué vibrent sa douleur. Et aussitôt, la quasi-intégralité de la rue s’affaire autour du carambolage jusqu’à l’arrivée des secours, qui apaiseront cette vaine confusion de leur hypocrite bravoure rétribuée. Ensuite, se traînant paresseusement, les forces de l’ordre apparaissent, en vue de rétablir une partielle circulation. Enfin, plusieurs dépanneuses remorquent les fatras de tôle tout en se frottant les mains avec indécence.

Le soir entame l’usurpation d’une de ces courtes journées automnales, en obscurcissant temporairement la rue d’où, sans tarder, de nombreux lampadaires s’illuminent afin que des quidams puissent, une fois le soleil couché, déambuler sans aucune crainte. Ils ne doivent sans doute même pas remarquer les débris, unique témoignage de la contingence diurne. Non, ils ne remarquent pas…

Ce vieil homme, qui se fait traîner par son chien qui renifle dans chaque recoin, est bien trop occupé à clabauder après ce dernier, qui ne semble pas perturbé par la tentative d’autorité de son maître. Et cette femme qui le croise, le visage maculé d’une lumière bleue, fendu d’un crédule sourire peinturluré ! D’ailleurs, ses longues jambes qui se perdent dans d’inesthétiques talons aiguilles, n’expriment que l’urgence. Derrière la silhouette hâtive, deux pieds chaussés de docks en cuir recouverts d’un pantalon noir, lui-même partiellement dissimulé par un trois quarts du même ton. Une écharpe ceint droitement le cou, soulignant un visage plein de morgue.

« … en somme, je suis un humaniste déçu… Tiens ! Des fragments de phares. Ces foutus animaux sont incapables de conduire prudemment. Toujours précipités par une vie s’apparentant plus à une colique lancinante. J’espère au moins qu’il y a eu un mort. Cela raviverait leur méprisable crainte du trépas et ainsi ils apprendraient à conduire calmement. Oui, belle utopie… »

Je marche comme chaque soir, dans les rues fades de ma ville, afin d’aérer mon cerveau de la pléthore d’inutilités le polluant. J’aime me détacher de mon enveloppe corporelle, de mon esprit, et n’être plus qu’une pensée industrieuse, repousser toujours plus ma capacité à raisonner, digérer l’enseignement de mes honorables maîtres. Je ne veux plus me mêler à la bassesse de mes congénères, êtres primitifs et pulsionnels, méprisables parasites, dont la prétention est sans égale. Humains se revendiquent-ils, afin de se différencier des autres mammifères… mais ce ne sont que des vains.

Subitement, mon regard se focalise sur une forme. Un homme accoutré ridiculement, une casquette sur son crâne vide. Ce faciès ingrat ne m’est pas vraiment inconnu… on dirait que c’est lui ! Cette allure bovine… oui, c’est bien lui !

C’est ainsi que tout commença. C’est ainsi que tout s’acheva…

ACICULARIS II

Tout commença lorsque Mathilde quitta mon appartement. Ma mémoire rejoue ce succédané de tragédie. Son corps écrasé par de pesantes valises, son regard humide, soutenu par d’oiseuses paroles exprimant l’incompréhension la plus totale, espérant jusqu’à la dernière seconde qu’il s’agisse d’une douteuse plaisanterie…

Non, tout commença à l’instant où mon crâne percuta rudement ce trottoir, quand cette cloche osseuse résonna… raisonna… dans l’intégralité de mon âme, dont chaque vibration détacha la crasse amassée depuis vingt-neuf années.

Non, tout commença par ma première naissance. Oui, c’est ainsi que tout commença.

Comment résumer ma première vie ? À vrai dire, à sa simple évocation, un relent de haine enflamme ma gorge. Je suis né dans une famille ordinaire (classe moyenne), dans une petite ville peuplée d’habitants moyens. Un père cadre, une mère infirmière. Avant moi, mes parents commirent l’infamie de procréer un frère. Tout en me martyrisant et en m’humiliant durant toute mon enfance, il m’aura appris les joies de la collectivité et donc du partage.

De la maternelle au collège, j’étais un élève médiocre, relativement effacé. Des amis ? J’en avais parce qu’il fallait en avoir, plus par instinct de conservation que par réelle volonté. J’en gardais quelques-uns, d’autres ont disparu de ma vie pour d’obscures raisons. Avant l’obtention de mon brevet, on me questionna à propos de mon avenir. Quelles aspirations peut-on avoir à quatorze ans à part l’assouvissement de désirs immédiats ? Sans véritable consultation et appuyé par la bénédiction de mes géniteurs qui choisirent la simplicité, j’ai été placé dans une section industrielle, étrangement située dans l’enceinte du lycée de la ville où nous résidions. Évidemment, mon intérêt pour ces matières frôlait le nul. Néanmoins, je me laissais porter par la vague des années, le tourbillon des devoirs et le bouillonnement de mes capacités atténuées. Je suis pourtant parvenu, dès la deuxième tentative, à obtenir mon examen. Familiarisé avec cette discipline industrielle, je poursuivis dans cette branche jusqu’en études supérieures. Deux années plus tard, un papier cartonné en provenance de l’académie m’informait de mon statut de technicien supérieur. J’aurais pu continuer mes études. Cependant, il fallait se déplacer, trouver un appartement, cuisiner, nettoyer… non, j’étais à l’époque incapable d’accomplir ce peu de responsabilités.

Mon père considérant avoir suffisamment contribué à mon éducation se démena pour m’obtenir un emploi au sein d’une grande entreprise aéronautique. Son investissement détonnait avec mon désintérêt probant. « Il y a de l’avenir dans l’aéronautique ! » disait-il, plus pour se rassurer que pour me convaincre. Je dus honorer les fonctions d’inspecteur Qualité Réception. Honorer, j’exagère. Effectuer conviendrait, car je n’effectuais mes fonctions qu’avec un semblant d’intérêt. En plus, je dus prendre un appartement, cuisiner, nettoyer…

Je n’échappais donc pas à mon destin. Bref, j’étais un être passif, hétéronome, insignifiant.

ACICULARIS III

Insignifiant oui, mais également une victime. Victime depuis mon enfance, constamment écrasée par un père me considérant inapte à tout. En effet, il m’inscrivit à toutes sortes de sports afin de « me former », de « m’arracher des jupons de ma mère », de « devenir un homme ». Toutefois, comment s’investir au sein de sports ennuyeux et pratiqués avec des enfants tous plus abrutis et méchants les uns que les autres ? Après trois ou quatre disciplines différentes, la flagrance de ma défectuosité lui apparut comme un profond échec. Alors, il me libéra de ses lubies et me laissa retrouver les « fameux jupons de ma mère », tandis que mon frère aîné brillait au football.

Certes, j’étais très attaché à ma mère… néanmoins, mon avidité à rester dans la maison familiale se justifiait surtout par la présence d’une console. Seuls les jeux vidéo me grisaient. Je pouvais y passer des heures, des journées, sans en éprouver un soupçon de lassitude. Bien évidemment, ce plaisir demeurait éphémère puisqu’au retour de mon frère, je devais la lui céder. Oui, mon frère faisait du sport et cela lui conférait pléthore de droits aux yeux de mes parents. D’ailleurs, ce tortionnaire aimait bien me rappeler sa supériorité, en me frappant et me dénigrant à longueur de journée, souvent loin des autorités, parfois avec la complicité de mon père.

J’écumais auprès de ma mère, rarement disponible, partagée entre les tâches ménagères, son emploi, son mari… La couverture de mon lit, unique objet de réconfort, accueillait ma frustration en dessinant des auréoles lacrymales sombres. Il faut bien relativiser, je n’ai pas été battu, ni violé. Seulement humilié par deux parfaits connards. De ce fait, j’ai choisi la docilité en vue d’obtenir un minimum de tranquillité. Malheureusement, ce statut se généralisa dans mes relations sociales où je me voyais dans l’impossibilité de me positionner dans un rapport de force.

Victime, je fus. Victime de l’écrasante pression sociale qui me priva de ma propre personnalité, m’obligeant à être ce que voulaient mes bourreaux : ma famille, mes amis, mes petites amies, vous, moi. Cette cruelle machine broie l’homme non conforme, défini d’après des normes obscures, élaborées par des entités abstraites, pourtant largement alimentées et diffusées, dont le non-respect provoque l’isolement, la solitude, le rejet, l’oubli : l’équanimité finalement. Cela, je l’appris bien plus tard.